Nous pouvons rechercher des héritiers dans tous les pays du monde

Nous pouvons rechercher des héritiers dans tous les pays du monde

Par Charles Perragin

En France, 1% des successions sont en déshérence. C’est le cas quand une personne décède sans laisser de testament et sans ayants droit connus. L’officier public fait alors appel à un généalogiste successoral, un “chasseur d’héritier” pour mener une enquête qui peut durer des années. Nous avons rencontré l’un d’entre eux, Paul Lauriau, directeur associé au sein de la société Coutot-Roehrig.


Charles Perragin : Quand a-t-on recours à un généalogiste successoral

Paul Lauriau : En France, on compte environ 650 000 décès par an et ce sont les notaires qui règlent les successions. Cependant, dans 1% des cas, la personne décédée n’a pas d’héritiers connus et n’a pas non plus rédigé de testament. Dans ce cas précis, le notaire mandate un généalogiste successoral ou un “chasseur d’héritiers” comme on le dit parfois dans le langage commun. Dans d’autres cas, plus rares, quand un bien immobilier est vacant et pour éviter que le lieu soit laissé à l’abandon ou squatté, la mairie ou un voisin nous appelle pour retrouver les ayants droit. Tant que nos recherches n’ont pas abouti, nous sommes les représentants des héritiers pour l’officier public. Enfin, une part de plus en plus importante de notre métier consiste à faire des confirmations de dévolution : des personnes se présentent spontanément comme les héritiers d’une personne décédée chez le notaire et nous devons vérifier si c’est bien le cas et s’il y en d’autres.


C.P. : Quand une personne meurt sans héritiers et sans testament, par où vous commencez ?

P.L. : La première pierre, c’est la consultation des registres d’état civil–qui ne sont ni centralisés ni numérisés–, notamment l’acte de naissance et l’acte de mariage. Ces informations sont protégées mais nous avons une autorisation des Archives de France pour mener nos recherches. Admettons que M. Lauriau soit né à Paris, qu’il se soit marié dans cette même ville et qu’il soit mort à Lyon. Je vais aller dans les mairies de Paris et de Lyon pour consulter toutes les naissances au nom de Lauriau pendant le temps où il a vécu, disons de ses 16 ans jusqu’à sa mort. Cela peut paraître très fastidieux mais nous avons un avantage en France : nous sommes 69 millions pour 1,4 million de noms de famille. Il est des noms très répandus comme Martin, porté par 255 000 Français, mais la plupart correspond à quelques milliers, voire quelques centaines de personnes. Il y a par exemple une centaine de Lauriau en France. Donc les recherches peuvent aller assez vite. Sur l’acte de naissance, figurent aussi les noms des parents. Par des procédés similaires, nous pouvons élargir la battue et, d’archives en archives, retrouver des frères et sœurs, des cousins, des oncles et tantes... Il nous arrive même régulièrement d’aller dans des cimetières car les membres d’une famille sont en général regroupés dans le même coin. Cela permet de récolter d’autres noms à vérifier dans les archives.


C.P. : Vous arrive-t-il de vous retrouver dans une impasse ?

P.L. : Bien sûr ! Je vous donne un exemple concret :une personne est morte sans enfants. Je voulais identifier ses cousins : par ses parents, j’ai trouvé la piste d’un oncle qui a peut-être eu des enfants. Pour faire mes recherches, j’ai besoin de savoir quand et où il est mort exactement, informations quine figuraient pas–comme il est de coutume– sur les mentions marginales de son acte de naissance. Je suis quasiment sûr qu’il est décédé à Lyon mais impossible de mettre la main sur son acte de décès. A partir de là, vous devez faire des hypothèses, il faut avoir du flair. Nous avons imaginé qu’un soir, il avait peut-être trop bu, qu’il s’était peut-être battu et était tombé dans le Rhône. Le corps avait dû dériver et avait été découvert dans une commune plus au sud, en dehors de Lyon. Donc nous avons commencé à ratisser dans cette direction et nous avons bien retrouvé sa trace !


C.P. : Vous devez passer votre temps à sillonner les routes !

P.L. : Nous bougeons énormément en effet. Mais le secret d’un bon généalogiste, c’est son maillage. Chez Coutot-Roehrig, nous sommes 400 collaborateurs, soit un tiers de l’ensemble des effectifs en France(pour 45% du volume d’activité), le tout réparti sur 50 succursales. Nous avons des personnes partout en France mais aussi dans le monde. Naguère, les enfants se mariaient dans le même village que leurs parents. Aujourd’hui, les familles se dispersent davantage, les jeunes générations sont plus mobiles. Par conséquent, nous avons des correspondants dans tous les pays du monde : des personnes qui travaillent pour nous à temps plein ou qui font cela en plus de leur travail. Evidemment, cela nous prendra plus de temps de mener nos recherches dans le fin fond de la Chine ou en Ukraine mais nous pouvons être n’importe où.


C.P. : Et que se passe-t-il une fois que vous avez identifié les héritiers ?

P.L. : Une fois les identités connues, nous avons des services d’enquête qui nous permettent de les localiser, de trouver leur adresse et leur numéro de téléphone. Ensuite, tel un Père Noël des quatre saisons, nous les contactons comme nous le faisons avec60 000 personnes environ chaque année pour leur annoncer qu’ils viennent d’hériter d’un lointain cousin. Nous remontons les liens de parenté jusqu’au sixième degré. Ensuite, avec les héritiers, nous allons chez le défunt pour faire un inventaire. Là, nous trouvons en général les documents qui nous donnent toutes les informations sur les comptes bancaires, sur d’éventuelles autres propriétés. Dans quelques cas, il arrive qu’on sache que la personne a une maison dans telle région ou tel pays, et dans ce cas nous partons à la chasse aux biens.


C.P. : Des actifs peuvent-ils tomber dans l’oubli ?

P.L. : Bien sûr. Pour les biens immobiliers, quand il s’écoule un certain temps sans que la taxe foncière ou la taxe d’habitation ne soient payées, la mairie peut entamer une procédure pour acquérir un bien vacant et sans maître. Des comptes bancaires tombent aussi dans l’oubli. J’invite tout le monde à aller sur la plateforme Ciclade de la Caisse des Dépôts pour vérifier si leurs proches décédés ne sont pas titulaires d’un compte en sommeil.


C.P. : Vous menez parfois des recherches pendant des années pour retrouver tous les héritiers. A combien se chiffrent ces successions ?

P.L. : Les successions en déshérence sont inférieures à la moyenne, elles oscillent entre 60 et 80 000 euros. Surtout, le gâteau est plus taxé et partagé en plus de parts. Si vous avez dix cousins éloignés pour un héritage de 100 000 euros taxé à 60%, si l’on retranche environ 7 000 euros de passifs, cela fait 3 000 euros par tête pour la fourchette haute. Dans 80% des cas, les ayants droit retrouvés touchent entre 300 et 5000 euros. Là, nous venons tout juste de terminer des recherches commencées en 2017 : nous avons retrouvé 53 héritiers qui vont se partager 300 000 euros.


C.P. : Une histoire vous a marqué ?

P.L. : Dans ce métier, on est amené à entrer dans les secrets des familles, les enfants cachés, les doubles vies... Je me souviens d’un dossier apparemment ordinaire. Un homme venait de décéder à Pontoise : il avait une fille mais il s’était marié tard, donc nous voulions vérifier s’il n’y avait pas d’autres enfants. Et, en effet, nous avons retrouvé une autre fille d’une première union. Après une histoire de tromperie, la mère est partie avec sa fille et le père est resté dans la maison de Pontoise, s’est finalement marié et a eu une autre fille qui a fini par vivre dans cette même maison, pour accompagner le père en fin de vie. J’entre donc en contact avec sa première fille qui formule le souhait d’assister en personne aux actes. Les deux filles ne se sont jamais vues et arrivent pour une première signature. Elles ont une quinzaine d’années d’écart mais la ressemblance est troublante. L’atmosphère est lourde. Et puis, la plus âgée découvre que sa sœur vit toujours dans cette maison où elle a ses souvenirs d’enfance, qu’elle a vécu jusqu’au bout avec leur père. Une connexion profonde et spontanée se crée.

En sortant du rendez-vous, l’une d’elle me dit : “On vous offre un verre ?” Dans cette profession, nous devons être en empathie mais il faut garder de la distance. Nous ne pouvons pas porter l’histoire des gens... Nous devons nous protéger parce que nous faisons souvent face à des vies brisées, des violences, des mensonges. Dans ce cas précis, je n’ai pas pu dire non. Je les avais réunies et si je partais, j’avais peur qu’elles ne se séparent. Alors je suis venu et je les ai regardées discuter dans leur bulle. Je n’existais plus pour elles mais il fallait que je reste là.